Essayer De Ne Pas Rire Chinois On Main

Alors que la France prend conscience que la liberté d'expression n'est pas, comme aux Etats-Unis par exemple, un principe autorisant tout et n'importe quoi, on se rend bien compte qu'il existe toujours des sujets avec lesquels il est préférable de ne pas bouger une oreille. Même pas pour un top léger, même pour déconner, même la blague de pote. Non, parce qu'on ne rigole pas avec ces sujets monsieur, c'est (très) sérieux. La preuve en un top 15, forcément pas drôle, avec niveau de rirabilité pour chacun des sujets tabous.

  1. La Shoah
    Pas besoin de l'évoquer pour approcher régulièrement le point "Godwin" dans les commentaires d'un site, ça marche très bien tout seul. La Shoah est un évènement "a-historique" selon Lanzmann, on ne rit pas, et on parle moins fort. Merci d'avance.
    Niveau de rirabilité : 1%
  2. Mahomet
    Puisqu'on vous dit qu'il est interdit de représenter le prophète. Oui, même si vous n'êtes pas musulman, que vous êtes dans un pays laïque et que vous dessinez super bien. C'est interdit, c'est tout.
    Niveau de rirabilité : 5%
  3. Le conflit israélo-palestinien
    Ni d'un côté, ni de l'autre. Ni pour, ni contre, bien au contraire. Alors ne commencez pas sur le sujet. C'est d'ailleurs pour éviter ce genre de dérives qu'on a créé les blagues belges non ? "Alors... c'est un Wallon qui envoie une roquette sur un territoire occupé flamand..."
    Niveau de rirabilité : 8%
  4. Le sida
    Même quand on l'associe (encore trop) à l'Afrique, c'est dire. On ne meurt que très rarement du Sida dans les médias, mais bien d'une longue maladie.
    Niveau de rirabilité : 9%
  5. Les handicapés
    Même si au niveau de l'humour, les handicapés ne sont pas tous égaux. Dès qu'il est question de fauteuil, l'heure n'est pas à la gaudriole. Cela n'empêche pas à l'occasion de faire des versions obscènes en langage des signes ou de sortir un "pas de bras, pas de chocolat" qui fait toujours son effet.
    Niveau de rirabilité : 10%
  6. Les violences conjugales
    Les temps changent, et ce n'est plus tordant de voir au théâtre ou au cinéma un mari collant une trempe à son épouse parce qu'elle a foiré sa sauce béchamel ou tout simplement parce qu'il a l'alcool méchant.
    Niveau de rirabilité : 12%
  7. Les Arméniens
    Et d'une manière générale, tous les peuples ayant dû faire face à un génocide. Sauf le Rwanda, bien trop loin pour qu'on s'apitoie faussement sur le sort des Hutu... non, des Tusti... on ne se rappelle jamais.
    Niveau de rirabilité : 14%
  8. Les animaux maltraités
    Certes, c'est rigolo de balancer un chat du 3ème étage pour voir s'il retombe sur ses pattes, mais votre vidéo ne fera pas un carton auprès de la critique sur Youtube. Si vous le faites avec votre grand-mère, vous prenez moins de risque.
    Niveau de rirabilité : 18%
  9. Le Japon
    C'était vrai avant Fukushima, ça l'est encore davantage depuis : on ne rit pas d'un peuple aussi noble que les Japonais, on ne se moque pas de sa culture étrange et de la sexualité déviante qui y règne. Si vous voulez vous défouler, il y a les Chinois, même après le séisme de 2008 qui a fait 80 000 morts, on a encore le droit de faire des imitations lamentables et de parler de viande de chien dans les nems. Mais faites une seule vanne sur les Nippons, et vous aurez une armée de fans de mangas sur le dos, même si aucun d'entre eux n'a jamais été au Japon.
    Niveau de rirabilité : N.C
  10. Les homosexuels
    Finies les blagues graveleuses ou les imitations du genre "Cage aux Folles". Désormais, l'homosexualité est un sujet de société très sérieux et on ne traite plus les joueurs de foot de "tarlouze", même quand on s'appelle Louis Nicollin.
    Niveau de rirabilité : 21%
  11. Le dernier album de Johnny
    Parce que l'icône nationale fait partie de notre patrimoine et qu'en ces temps délicats, on a besoin de toutes les forces vives. Alors non, Johnny ne s'est jamais drogué, a bien imaginé un jour faire un peu de chirurgie esthétique mais a évidemment renoncé. Et oui, son dernier album est une pure merveille et devrait être écouté dans les écoles.
    Niveau de rirabilité : 25%
  12. Jésus
    Parmi les grandes religions monothéistes, celle sur laquelle on pouvait jusqu'ici baver sans vergogne, c'était bien le catholicisme. Mais les Cathos ont eux aussi su s'organiser et considèrent désormais que jeter du caca sur le visage du Messie, ça va trop loin. Ceci dit, ça fait des années que les affaires de pédophilie chez les prêtres, ça ne fait plus rire personne.
    Niveau de rirabilité : 27%
  13. Les joueurs du FC Barcelone
    Il est formellement interdit de dire du mal ou de se moquer de la meilleure équipe de tous les temps. Iniesta ne sort donc pas de chimiothérapie, et Messi est un joueur de taille tout à fait convenable.
    Niveau de rirabilité : 37%
  14. Les Allemands
    Depuis qu'on passe pour un pays sous-développé à côté de nos voisins d'outre-Rhin, on ne fait plus d'imitation à la Papa Schultz, avec une chope de bière dans une main et une saucisse de Francfort dans l'autre. On s'est rendu compte qu'au lieu de répéter "Nous Zaffons les moyens de fous faire Barler!" , on ferait mieux de se mettre à bosser.
    Niveau de rirabilité : 38%
  15. Les bouledogues et les carlins
    C'est un phénomène que l'on a découvert au hasard d'un top à priori innocent : les mollossoïdes semblent être les créatures sur Terre qui ont porté le plus haut niveau de souffrance dans l'Histoire. Non, Monsieur, on ne se moque pas d'un animal aussi peu gâté par la Nature, on peut rire de tout, mais pas des chiens qui bavent!
    Niveau de rirabilité : 40%

Et aussi les nains, le vin anglais... Et vous, sur quels sujets êtes vous prudent quand il s'agit de faire rire vos amis ?

Meng Loung-t'an et Tchou Hiao-kien étaient deux jeunes lettrés du Kiang-si qui se rendaient de compagnie à la capitale. Chemin faisant, ils visitaient les monuments anciens et curieux. C'est ainsi qu'ils remarquèrent un jour, à quelque distance de la route, une pagode bouddhique :

— Elle a l'air bien pauvre, dit Meng.

— On y signale des peintures remarquables, répondit Tchou qui aimait les arts.

Ils se dirigèrent donc de ce côté. C'était une petite chapelle, humble à voir avec son toit délabré. Mais déjà un vieux bonze qui les avait aperçus par les interstices de la tenture baissée devant la porte, s'avançait vers eux en rajustant les haillons dont il était couvert, et leur offrait ses services. Ils entrèrent à sa suite dans le sanctuaire et furent éblouis.

Au milieu, la statue de l'un des Boddhisatvas ou Bouddhas futurs, Tcheu-koung, au visage brillant comme un miroir. Aux murs, de part et d'autre, des peintures à fresque d'un éclat merveilleux, et d'une vérité qui leur donnait les apparences de la vie. Du côté de l'est, on voyait les Filles du ciel, que les Hindous appellent Apsaras, et qui sont chargées de répandre les fleurs de la Réincarnation. Ces fleurs descendent de ciel en ciel et quand elles atteignent un Boddhisatva tombent jusqu'à terre pour donner naissance au corps de sa dernière existence ; mais les Grands Disciples les arrêtent au passage, parce que leur temps d'épreuve est terminé.

Le vieux bonze donnait ces explications à Meng, mais déjà Tchou ne les entendait plus que comme un murmure, perdu dans la contemplation d'une des Apsaras : les cheveux tombant sur les épaules à la façon des jeunes filles de la terre, elle tenait du bout des doigts ses fleurs, et souriait à peine. Ses lèvres, roses comme une cerise, semblaient sur le point de parler, ses yeux, de laisser filtrer leurs regards. Et voilà que tout à coup, par l'effet de la force spirituelle, Tchou se sentit soulevé dans les airs et porté jusqu'à la muraille.

Devant lui s'étendaient, à perte de vue, pagodes et tourelles, sans aucune ressemblance avec celles de ce monde. Un vieux bonze, sur sa chaire, la manche droite laissant le bras nu selon l'usage, prêchait devant un nombreux auditoire. Tchou se mêla, pour l'écouter, à la foule, mais presque aussitôt il se sentit doucement tiré par le pan de sa robe. Il se retourna vivement : c'était la Fille du ciel aux cheveux dénoués qui déjà s'en allait en lui souriant de côté. Il la suivit. Passant une barrière, elle entra dans un petit pavillon. Tchou n'osait aller plus loin. Elle s'en aperçut, et tournant la tête, elle éleva les fleurs qu'elle tenait en ses mains, comme pour lui faire signe de venir.

Ils étaient seuls dans le pavillon. Il la prit par la taille. C'est à peine si elle tenta de résister. En un instant, il était parvenu au comble du bonheur. Elle partit en l'enfermant, non sans lui recommander ne ne pas faire de bruit jusqu'à son retour.

Elle revint le lendemain. Mais elle n'avait pas encore refermé la porte que ses compagnes, les autres Apsaras, envahissaient la chambre en un joyeux tumulte. Tchou se cacha bien vite sous le lit, mais elles n'eurent pas de peine à l'y apercevoir.

— Sera-ce une fille ou un garçon ? disaient-elles. Et qu'est-ce que ces cheveux bouclés, bons pour une jeune fille ? Voilà des épingles pour en faire un chignon comme en portent les femmes mariées.

La petite ne répondait rien, toute confuse. Une de ses camarades eut pitié d'elle :

— Ne restons pas trop, nous serions indiscrètes.

Elles partirent toutes comme elles étaient venues, avec de grands éclats de rire.

Tchou, sortant de sa cachette, vit son amie coiffée d'un haut chignon et de deux coques en ailes de phénix et la trouva plus jolie encore. Elle était seule. Cette fois il la provoqua doucement au plaisir, en goûtant les délices d'un secret parfum de musc. Ils n'étaient pas encore au terme de la félicité, qu'au dehors un bruit de bottes et un fracas de chaînes se faisaient entendre, mêlés à un murmure de voix indistinctes. La Fille du ciel se leva d'un bond, et tous deux regardant par une fente de la porte, aperçurent un Gardien céleste, cuirassé d'or, au visage d'un noir de laque, agitant des paquets de chaînes. Les Apsaras se pressaient autour de lui.

— Êtes-vous toutes là ? demandait-il.

— Oui, oui, répondaient-elles.

— C'est que si, d'aventure, une de vous cachait un être du monde inférieur, tous deux auraient la tête tranchée sans merci.

— Mais non, mais non, s'écrièrent-elles d'une voix.

Le Gardien, cependant, revenait sur ses pas, l'air inquiet et soupçonneux. Pâle comme une morte, la Fille du ciel dit en tremblant à son compagnon :

— Cachez-vous vite !

Et, ouvrant une lucarne, au haut de la cloison, elle s'y glissa et disparut.

Tchou, caché de nouveau sous le lit, retenait son souffle. Il entendit, terrifié, les lourdes bottes s'approcher, sonner sur le parquet de la chambre, sortir, s'éloigner. Il reprit alors un peu de courage, mais, au dehors, il y avait toujours des allées et venues, des voix confuses. Courbé en deux, il avait des bourdonnements dans les oreilles et du feu dans les yeux. Il n'y pouvait plus tenir, quand il perçut distinctement ces mots :

— À force d'attendre le retour de son amie, il ne sait plus d'où il est venu lui-même.

Pendant ce temps-là, Meng Loung-t'an, jetant un regard en arrière, s'était aperçu, à sa grande surprise, de la disparition de son ami. Il interrompit le discours du bonze pour le prendre à témoin de cette absence extraordinaire.

— Il est allé au prêche, répondit l'autre, avec un singulier sourire.

— Quel prêche ? Où cela ?

— Pas loin d'ici.

Se rapprochant du mur, il y heurta du doigt en appelant Tchou par son nom :

— Bon seigneur Tchou, où vous attardez-vous ainsi ?

Alors on vit paraître le jeune homme dans la peinture, immobile, la tête penchée, prêtant l'oreille. Le bonze reprit :

— Venez donc, vous faites attendre votre ami.

Tchou se détacha du mur et vint s'abattre auprès d'eux, étourdi, chancelant : au moment où le bonze frappait le mur, il avait entendu comme un coup de tonnerre qui l'avait brusquement tiré de sa retraite.

Quand il se retrouva sur le sol, son premier regard fut pour la Fille du ciel. O prodige ! Elle n'avait plus les cheveux répandus sur les épaules ; ils étaient relevés en un haut chignon, avec deux coques en ailes de phénix sur les tempes. Tout haletant, il la désigna du doigt au bonze qui se contenta de répondre, en souriant encore :

— L'homme fait le miracle à sa mesure. Quant à vous l'expliquer, ce n'est pas mon affaire.

Tchou sortit de la chapelle en s'appuyant au bras de son ami, à peine moins effrayé que lui, et demeura longtemps comme absent de soi-même.

Wang Tze-fou avait perdu son père de bonne heure. Fort intelligent, il passait à quatorze ans son baccalauréat. Sa mère, qui l'aimait beaucoup, lui recommandait toujours de ne pas se promener hors de la ville. Cependant, le jour où il fut reçu le premier à la licence, un de ses cousins, nommé Wou, vint le chercher pour faire un tour ensemble. Ils sortaient de la ville, quand un domestique de l'oncle vint chercher Wou. Wang, resté seul, aperçut une jeune fille qui se promenait à l'aventure, suivie d'une servante. Elle tenait aux doigts un rameau de prunier fleuri. Sa beauté rivalisait avec celle des fleurs, et on eût voulu cueillir son sourire. Le jeune homme ne la quittait pas des yeux, au risque de paraître indiscret. Elle passa, et après quelques pas, dit à sa servante :

— Comme ses yeux brillent ! On dirait un voleur !

Elle laissa tomber ses fleurs à terre, et s'en alla, riant et causant.

Wang ramassa les fleurs et rentra chez lui, en proie au mal d'amour. Il cacha la branche sous son oreiller et se coucha ; il ne parlait plus, ne mangeait plus. Sa mère, inquiète, n'en pouvait rien tirer. Elle pria le cousin Wou, qui était venu voir le malade, de l'interroger à sa place, et Wang finit par lui dire la vérité.

— N'est-ce que cela ? s'écria Wou. Rien de plus facile. Une jeune fille qui s'en va seule dans la campagne n'appartient pas au grand monde. Si c'est encore une enfant, c'est chose faite. Sinon, avec un cadeau de plus nous en viendrons à bout. Il s'agit de vous guérir, et je m'en charge.

Wou se mit donc en quête et revint après quelques jours, sans avoir trouvé la moindre trace de la jeune fille. Mais comme Wang avait déjà meilleure mine, il prit le parti de le tromper.

— Je sais qui elle est, dit-il. C'est la fille de ma tante, donc votre cousine par alliance.

Wang ouvrait de grands yeux :

— Où habite-t-elle ?

Continuant à mentir, Wou répondit :

— À cinq lieues d'ici, au sud-ouest, dans les montagnes.

Wang le pria de s'y rendre et lui fit une foule de recommandations que l'autre écouta avec la plus grande attention ; après quoi, Wang eut beau lui envoyer message sur message, il s'arrangea, sous divers prétextes, pour ne plus se montrer.

Wang, qui se rongeait d'impatience et de chagrin, finit par se dire qu'après tout cinq lieues n'étaient pas une si grande distance et qu'il pouvait bien aller voir par lui-même. Il tira de dessous son oreiller la branche : les fleurs étaient sèches, mais gardaient leurs pétales. Il la cacha dans sa manche et sortit sans être remarqué. Après cinq lieues de marche environ, il se trouva au milieu de montagnes enchevêtrées et de forêts touffues, sans trace de chemin, sinon pour les oiseaux. Au fond d'une vallée il découvrit un petit village caché parmi les arbres et les fleurs. Il descendit de ce côté. Les chaumières étaient en petit nombre, mais semblaient très bien tenues. Au nord, une maison avait devant sa porte des saules pleureurs, et à l'intérieur de son enclos une profusion de pêchers et d'abricotiers, mêlés à de hauts bambous où bruissaient les oiseaux sauvages. Il lui sembla discerner en ce jardin un pavillon, mais n'osant y pénétrer sans avertir, il revint à la porte d'entrée où il trouva un banc de pierre : il s'y assit pour attendre. Soudain, de l'autre côté du mur, il entendit une voix de femme qui appelait :

— Siao-young !

La voix était jolie. Il l'écoutait encore qu'il vit paraître une jeune fille qui traversait le jardin. Elle tenait à la main un rameau d'abricotier fleuri ; elle baissa la tête pour le piquer dans ses cheveux. Puis, la relevant, elle aperçut le jeune homme et s'interrompit. Avec un rire contenu, froissant les fleurs entre ses doigts, elle entra dans la maison. Wang l'avait reconnue : c'était la jeune fille rencontrée le jour de son unique promenade. Mais il n'osa l'interpeller. Personne dans l'enclos qu'il pût interroger. Il resta sur son banc du matin jusqu'au soir, si absorbé par son attente qu'il oubliait faim et soif.

Enfin, il vit la jeune fille qui furtivement l'observait, comme surprise de le trouver encore là. Bientôt une vieille femme appuyée sur un bâton sortit de la maison et lui adressa la parole :

— Comment, monsieur ! J'apprends que vous êtes ici depuis le lever du jour ? Pourquoi cela ? Et n'avez-vous pas faim ?

Le jeune homme s'était hâté de se lever et de saluer.

— Je viens rendre visite à ma parente, dit-il.

La vieille était sourde, elle n'entendit pas. Il répéta sa phrase à voix plus haute.

— Et comment s'appelle cette parente ? demanda la vieille.

Wang ne put répondre. La vieille se mit à rire.

— Comment ! dit-elle, vous ignorez le nom de votre parente ? On voit bien que l'étude vous a troublé l'esprit ? Venez plutôt avec moi, j'ai un peu de riz à vous offrir, et même un petit lit pour vous reposer, vous aurez peut-être meilleure mémoire, et il sera temps encore de faire votre visite.

Le jeune homme, à ces mots, se sentit tout à coup grand faim, et comme il espérait en outre parvenir à se rapprocher de la jeune fille, c'est avec joie qu'il accepta l'invitation de la vieille femme.

La porte ouverte, il vit des degrés de pierre blanche, bordés par des massifs de fleurs rouges, qui bientôt tournèrent à l'ouest. Là, on ouvrit une autre barrière et, sous un berceau de feuillage et de fleurs, on parvint à la maison. Les murs étaient brillants comme un miroir ; une branche de cognassier entrait par la fenêtre ; la table et le lit étaient d'osier. Dès que Wang fut assis, quelqu'un vint regarder tout doucement par la fenêtre. La vieille cria :

— Siao-young, il est temps de faire le dîner.

La servante répondit à voix haute du dehors.

Assis auprès de son hôtesse, Wang lui dit son nom.

— N'auriez-vous pas, répondit-elle, un cousin nommé Wou ?

Il se trouva que Wou était son neveu, le fils de sa sœur, et que Wang était en effet son parent par alliance.

— Nous sommes très pauvres depuis plusieurs années, ajouta la vieille. C'est pourquoi j'ai perdu de vue ma famille.

— C'est ainsi, fit Wang, que j'ai une cousine ; dans mon trouble, j'avais oublié son nom.

— Mon nom, répondit la vieille, est Ts'in, mais la jeune fille qui vit avec moi n'est que ma fille adoptive. C'est la fille d'une seconde femme de mon défunt mari qui s'est remariée et me l'a laissée. Elle est un peu simple et n'a guère d'éducation, mais elle est gaie et ignore la mélancolie. Je vous la présenterai dans un instant.

Quand la table fut desservie, la vieille dit à la servante d'appeler mademoiselle Ning. On entendit bientôt, derrière la porte, un rire étouffé.

— Petite Ning, dit la vieille, votre cousin est là.

Derrière la porte on riait toujours. La servante poussa la jeune fille dans la chambre : la main devant sa bouche, elle ne pouvait s'arrêter de rire. La vieille lui fit les gros yeux.

— Voilà une manière de se présenter devant un visiteur !

La jeune fille reprit enfin son sérieux, et sa mère adoptive fit les présentations. Wang' demanda :

— Quel âge a-t-elle ?

La vieille n'ayant pas compris, il fallut répéter la question, ce qui donna à la jeune fille un nouvel accès de rire.

— Je vous avais bien dit, fit remarquer la vieille, qu'elle a peu d'éducation. Elle a seize ans, mais elle est innocente comme une petite fille.

Wang, qui ne quittait pas des yeux la jeune fille, vit à ce moment la servante se pencher à son oreille.

— Ses yeux brillent toujours comme si c'était un voleur, disait-elle à voix basse.

La petite Ning éclata de rire.

— Allons voir, dit-elle, si les pêchers bleus sont en fleurs.

À peine levée, elle mit sa manche devant son visage et sortit bien vite à pas menus. Au dehors on l'entendit rire tout à son aise.

Madame Ts'in avait invité Wang à rester quelques jours pour se reposer, et il s'était bien gardé de refuser.

— Si vous vous ennuyez dans notre solitude, avait-elle ajouté, vous trouverez quelques livres à lire, et un petit jardin derrière la maison.

Le lendemain matin, Wang trouva en effet, à l'endroit indiqué, un jardin d'un demi arpent d'étendue, où le gazon était doux comme du feutre, et les fleurs de saule bordaient les sentiers. Il y avait là une maisonnette de feuillage montée sur trois poteaux, et entourée d'arbres de tous côtés. Comme Wang s'était enfoncé de quelques pas parmi les fleurs, il entendit un murmure au haut d'un arbre et levant la tête aperçut la petite Ning. En le voyant, elle se mit à rire si fort qu'elle faillit tomber :

— Prenez garde, dit Wang.

Elle descendit, tout en riant, et au moment d'arriver à terre elle lâcha prise et tomba. Wang la releva, non sans lui serrer un peu le poignet, ce qui la fit rire de nouveau. Elle s'appuyait à un arbre, ne pouvant marcher. Wang attendit qu'elle eût fini de rire pour tirer de sa manche la branche fleurie qu'il avait gardée et la lui montrer.

— Elle est sèche, dit-elle. Pourquoi la garder ?

— C'est la branche que vous avez laissé tomber le jour de ma promenade après l'examen. Voilà pourquoi je l'ai gardée.

— Mais pourquoi faire ?

— Pour vous montrer que mon amour dure toujours. Depuis notre rencontre, j'ai tant pensé à vous que j'en suis tombé malade. Je ne me reconnaissais plus. C'est que je ne croyais plus vous revoir. Ayez pitié de ma douleur.

— Voilà qui est bien compliqué ! Pourquoi regretter la rencontre d'une parente ? Quand vous partirez, je dirai à la vieille jardinière de vous faire un grand bouquet.

— Êtes-vous folle ?

— Comment, folle ?

— Ce ne sont pas les fleurs que j'aime, mais celle qui les a tenues.

— On aime ses parents, cela va sans dire.

— Il ne s'agit pas d'aimer sa parenté, mais de s'aimer comme mari et femme.

— Quelle est donc la différence ?

— C'est de partager, la nuit, la natte et l'oreiller.

La jeune fille réfléchit un instant, la tête penchée, et dit :

— Je n'ai pas l'habitude de dormir avec un jeune homme.

La servante, à ce moment, s'approcha furtivement, et Wang effrayé s'éloigna.

Un moment après il retrouvait la petite Ning auprès de madame Ts'in qui la grondait de son retard.

— J'étais au jardin, et je causais avec monsieur Wang.

— C'était bien le moment ! Le dîner est prêt. Quelle bavarde !

— Mon cousin me demandait de coucher avec lui...

Wang épouvanté lui fit de si gros yeux qu'elle s'arrêta avec un léger rire. Par bonheur madame Ts'in n'avait pas compris, mais elle questionnait avec instance. Wang inventa une autre réponse, et gronda tout bas la jeune fille.

— Il ne faut donc pas parler de cela ? dit-elle, surprise.

— On en parle quand il n'y a personne.

— Personne d'étranger, mais pourquoi s'en cacher à sa mère ?

Wang resta sans réponse. Le repas finissait quand des domestiques de la maison de Wang arrivèrent avec deux chevaux pour le ramener. C'est sur le conseil du cousin Wou que sa mère, très inquiète depuis son départ, l'avait fait chercher dans cette direction. Wang demanda à madame Ts'in la permission d'emmener la jeune fille pour la présenter à sa mère ; madame Ts'in y consentit bien volontiers.

Madame Wang ne fut pas peu surprise de voir arriver avec son fils une charmante jeune fille.

— C'est ma cousine, dit Wang.

— Mais ce que vous a raconté votre cousin Wou était de son invention. Je ne me connais ni sœur ni nièce.

Cependant, au nom de Ts'in, elle examina la jeune fille de plus près.

— J'ai eu en effet, dit-elle, une sœur mariée dans la famille Ts'in, mais elle est morte depuis longtemps. Cependant cette enfant lui ressemble.

Monsieur Wou, qui vint sur ces entrefaites, réfléchit un moment, puis dit :

— Cette jeune fille ne s'appelle-t-elle pas la petite Ning ?

— Comment le savez-vous ? dit Wang.

— Après la mort de votre tante, reprit Wou, son mari, monsieur Ts'in, resté veuf, céda aux charmes d'une ogresse et mourut bientôt d'épuisement, mais l'ogresse eut une fille qu'on appela la petite Ning. Elle reposait sur le lit, dans ses langes, et les gens de la maison l'ont bien vue. Après la mort de monsieur Ts'in, l'ogresse venait la voir de temps à autre, elle avait même collé au mur une formule magique. Un jour, elle emmena l'enfant et disparut. Voilà l'histoire.

Monsieur Wou entreprit alors d'aller voir lui-même le village et la maison de la jeune fille, mais il n'en trouva pas trace dans la montagne, envahie à perte de vue d'une végétation luxuriante, non plus que du tombeau de sa tante qui devait être dans le voisinage. Quand madame Wang apprit à la petite Ning la disparition de son foyer, elle ne témoigna aucune émotion et se contenta de rire comme une sotte ; c'était à n'y rien comprendre. Madame Wang lui fit mettre un lit dans la chambre des femmes de la maison. Au matin, elle vint la voir et la trouva occupée à des ouvrages de femme, très adroite et appliquée. Mais elle riait toujours ; si on cherchait à l'arrêter, elle riait plus fort. Ses compagnes l'aimaient bien, femmes et jeunes filles du voisinage venaient la voir à l'envi. Madame Wang gardait un doute. Elle l'examina au soleil et constata que son ombre correspondait entièrement avec la forme de son corps. Elle fut alors certaine que ce n'était pas un démon, et consentit au mariage.

La petite Ning fut encore prise du fou rire sous sa belle parure, au jour des noces. De crainte qu'en sa simplicité elle ne trahît les intimités de la chambre et ses secrets de femme, son mari lui interdit de prononcer un mot à ce sujet. Si madame Wang était fâchée, la jeune femme n'avait qu'à rire pour la dérider. Si une servante pour quelque faute vénielle craignait d'être punie, elle lui demandait d'aller en parler à madame Wang, et la punition était levée. Elle adorait les fleurs et allait en demander dans tout le voisinage ; elle mettait ses épingles d'or en gage pour se procurer de belles espèces. Au bout de quelques mois, le perron et les murs étaient garnis de plantes grimpantes, toujours en fleurs.

Au fond de la cour, il y avait un acacia qui touchait à la propriété voisine. La petite Ning aimait à y grimper pour s'amuser à mettre et ôter ses épingles. Madame Wang l'avait grondée pour cela, mais sans succès. Un jour le fils du voisin l'aperçut et demeura en contemplation devant elle, la tête renversée en arrière. La jeune femme se mit à rire. Il crut qu'elle l'encourageait, et la regarda avec passion. Ning lui indiqua du doigt le pied du mur et descendit, riant toujours. Le soir, le jeune homme fut exact au rendez-vous et y trouva sa nouvelle amie. Il se saisit d'elle aussitôt, mais au lieu même du plaisir, une douleur suraiguë le transperça jusqu'au cœur et le jeta à terre, criant à tue-tête. Son père et sa mère accoururent. On s'aperçut que l'objet qu'il avait pris dans ses bras n'était pas une femme, mais une pièce de bois percée d'un trou d'où sortit un scorpion gros comme un crabe, cause de tout le mal. La piqûre était si grave que le jeune homme mourut dans la nuit. La famille porta plainte contre Wang, responsable des maléfices de sa femme.

Il put heureusement établir que le fils du voisin s'était rendu coupable de séduction et de violence, et l'affaire s'arrangea. Mais la petite Ning fut sévèrement tancée par madame Wang pour cette étourderie.

— Vous êtes vraiment trop sotte, lui dit-elle, et tel qui rit à l'excès aujourd'hui versera des larmes amères demain. Supposez que l'affaire ne se soit pas arrangée, quelle honte pour moi !

La jeune femme était devenue sérieuse ; on ne la voyait plus jamais rire ; craignant d'être allée trop loin, madame Wang lui dit :

— Personne ne s'interdit de rire, il suffit de prendre son temps.

Mais la jeune femme avait renoncé au rire pour toujours ; même si on essayait de la faire rire, elle restait sérieuse ; mais jamais non plus on ne la voyait de mauvaise humeur.

Un soir elle vint à son mari, toute en larmes, et lui avoua qu'elle était en effet la fille d'une ogresse.

— J'ai confiance en vous maintenant, ajouta-t-elle, je vois que votre mère et vous m'aimez de tout votre cœur, et qu'on peut tout vous dire.

Elle lui parla alors de sa mère adoptive, morte depuis dix ans, et dont la sépulture était abandonnée dans la montagne. Le lendemain, ils partirent ensemble, retrouvèrent la tombe sur les indications de Ning, et rapportèrent le corps pour le déposer dans le tombeau de la famille Ts'in. La nuit suivante, ils virent tous deux en rêve la vieille dame appuyée sur son bâton, qui venait les remercier. Wang, au réveil, regrettait qu'elle ne fût pas restée.

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